Pendant 5 ans, les tickets de rationnement seront les plus précieux de tous les morceaux de papier

L’Occupation allemande suscite rapidement un nombre considérable de réquisitions de tous ordres, notamment en produits agricoles. La Manche, département pourtant rural, souffre bientôt de problèmes de ravitaillement. Aussi précieux que des billets de banques, ces tickets de papier ont rempli les portefeuilles et –en partie- les ventres des Manchois pendant 5 ans. Ce fut l’une des réponses à la pénurie alimentaire et de biens consommations courantes qui s’installe : on rationne, chaque ticket donne droit à une part. Mais pas partout ni pour tous…

Si on ajoute aux réquisitions, la diminution de production agricole dans le département et la baisse des quantités importées, notamment en céréales, on comprend les difficultés d’approvisionnement alimentaire qui touchent la Manche, dès 1940. On devine aussi l’inflation qui en découle.

Un rationnement très organisé et ciblé selon le statut de chacun

Envisagé dès mars 1940, révisé et définitivement installé le 15 juillet, le rationnement des denrées est la réponse du gouvernement aux problèmes d’approvisionnement en France. Un service du Ravitaillement Général se met alors en place dans la Manche. Pénible et complexe, le rationnement se généralise à la plupart des produits du marché : pain, viande, sucre, café, riz, matières grasses, fromage, pâtes mais aussi vin, tabac, vêtements, chaussures, combustibles, etc… Les Manchois se retrouvent classés en différentes catégories selon leur âge et leur statut, enfants, adolescents, adultes, personnes âgées, travailleurs de force, agriculteurs, chaque groupe ayant une ration différente. Sans cesse affinée, la législation oblige les mairies et les commerçants à tenir une multitude de registres, afin de bien classer, répartir et distribuer les différents tickets de rationnement, tous les mois. Les ménagères de la Manche ne parlent désormais plus que de tickets !

Autarcie et autoconsommation épargnent les populations rurales manchoises

Pourtant, on ne peut pas dire que la population ait souffert du rationnement dans la région, du moins celle qui avait des contacts avec le monde agricole. Celui-ci, tout d’abord, produit pour le marché, mais pratique encore largement l’autoconsommation, à tel point que certaines fermes retirées vivent encore dans une quasi-autarcie en 1939. On y manque seulement de denrées que l’on ne peut pas produire comme le sucre ou le café, ou que l’on ne cultive pas assez comme le blé, par exemple. Les villes et les gros bourgs ont certes connu un peu plus de difficultés, mais il convient de relativiser. La Manche se situe en effet au cœur d’une riche région agricole, elle ne subit donc pas les mêmes pressions alimentaires que Caen ou Paris, par exemple. De plus, nombre de citadins ont des origines rurales et il n’est pas rare d’élever lapins ou volailles pour la consommation personnelle, même en ville. A Carentan, par exemple, en périphérie de la ville ou simplement derrière la maison, de nombreuses familles cultivent encore un jardin potager, dont les produits sont autant de compléments bienvenus. La plupart des gens ont des amis ou de la famille à la campagne, qui peuvent fournir un peu de supplément aux maigres rations officielles. Dans l’ensemble, les paysans de la Manche s’efforcent de rendre service à leurs proches, en vendant au prix du marché, parfois un peu plus cher, mais toujours en dehors du circuit officiel, ce qui restreint les quantités à distribuer légalement. Il est vrai que ce genre de pratique va à l’encontre du Ravitaillement Général, cela peut même être comparé à du « marché noir », par les victimes. Pour les autres, il s’agit davantage de troc, d’échange basé sur les relations, un service en valant d’autres. On parle alors de ces pratiques comme d’échange amiable ou de « marché gris ».

Le Ravitaillement Général pour une juste répartition des ressources

Les organismes de répartition de la Préfecture fixent aux agriculteurs les quantités qu’ils doivent livrer au Ravitaillement Général, pour assurer une juste répartition. Ils appliquent la réquisition de même que le blocage des marchandises quand elles font défaut dans la région. La Manche, par exemple, interdit la sortie de rutabagas du département, en février 1941, pour assurer un meilleur ravitaillement des populations. La même chose est encore faite en août 1941, pour les fourrages cette fois et même pour le cidre quelques semaines plus tard ! Ce système s’applique également aux autres branches de l’économie, entreprises, artisans ou industriels. Les transporteurs, sont particulièrement pénalisés par le manque d’essence, tandis que les maçons déplorent la diminution constante des quantités de ciment allouées par leur groupement professionnel.
Partout les marchandises se raréfient, surtout celles que l’on ne peut produire dans le département. La ville de Coutances, pour son contingent de chaussures de septembre 1941, sollicite 1500 attributions pour ses administrés. Elle n’en reçoit que 160 paires, tandis qu’on prie les gens de renouveler leur demande le mois suivant. Le sabot de bois continue d’être le principal moyen de se chausser des paysans. Mais il n’y a plus de clous ! Ailleurs la vague des chaussures à semelles de bois se diffuse, non pas comme une mode, mais comme une réponse à la nécessité. Seuls les plus malins sont chaussés d’une de ces fameuses paires de chaussures militaires, ramassées en juin 1940, aux abords de la gare de Folligny !

L’inflation pénalise les plus faibles

Cependant, une limite fragilise tout ce système, liée aux prix de vente. En effet, Vichy impose la vente sur le marché à des prix officiels, généralement en dessous du cours habituel, afin d’éviter l’inflation, la « hausse illicite » dit-on à l’époque. L’achat en direct au producteur est donc désormais interdit. Les employés, ouvriers, fonctionnaires et retraités sont alors ceux qui souffrent le plus du rationnement, car leurs salaires et pensions n’ont pas suivi la hausse du coût de la vie dans la même mesure. Ainsi, tandis que les prix sont multipliés par cinq entre 1940 et 1944, les salaires ne le sont que par moins de deux. Donc, ces gens voient leur pouvoir d’achat s’étioler, tandis que leurs possibilités de transactions dans les fermes diminuent. Ils en sont alors réduits à se contenter des rations journalières légales, parfois améliorées, mais rarement.

Le service du rationnement, difficile mais incontournable en ces temps de guerre

Donc, concernant toutes les denrées et marchandises qui ne sont pas produites dans la région, la Manche subit une crise considérable, qui laisse les gens dépendants des maigres contingents qui leurs sont alloués, tandis que l’activité économique s’en trouve considérablement ralentie. Cependant, il faut reconnaître un mérite à ce rationnement, celui d’avoir permis le maintien de l’activité, même réduite, grâce aux quantités équitables distribuées à chacun, selon son statut. En effet, sans ce système, certains n’auraient pas su quoi faire de leur production tandis que d’autres auraient manqué de tout. Dans le domaine alimentaire, ce système permet également une répartition plus juste, autrement dit, chacun parvint à manger à sa faim, même si les quantités lui paraissaient insuffisantes. Mal perçu car restrictif et contraignant, le service du rationnement est pourtant vite apparu comme incontournable.